Rencontre avec Colin G., Nîmes, Juillet 2012

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Rencontre colin_grilavec Colin G. au coeur de l’été pour parler du projet 36 vues, périphérie urbaine.

« trente-six vues », regards sur une périphérie urbaine (2012)
A l’Est de Nîmes un chantier important voit l’érection d’une Smac (scène de musiques actuelles).  J’ai pu durant le chantier faire une visite du bâtiment en construction, mais malgré sa modernité spectaculaire, mon attention s’est portée sur les alentours plus que sur l’établissement lui-même. Sensible, de par mes centres d’intérêt et mes activités antérieures, aux questions d’aménagement et de paysage, j’ai été frappé par l’hétérogénéité de la zone d’implantation, que vient renforcer le nouveau bâtiment. Sur le site se côtoient ainsi des axes de circulation variés (routes périphériques, rond-point, autoroute, aérodrome, futur trambus…), et des sites aux vocations les plus diverses : logements (villas et barres d’immeubles), entreprises industrielles (carrosserie, centre de tri…), commerciales (grandes surfaces, magasins…), y côtoient des structures de loisir (aérodrome, cabaret, restauration…), des établissements de formation (centre d’examen du code de la route, école de police…), et même des zones agricoles. Je me suis interrogé sur l’intégration de cet imposant élément d’architecture moderne en terme visuel et de perception par les usagers des espaces. Plus globalement, je me suis interrogé sur l’existence d’une vision claire, cohérente et soutenue dans le temps de la part des aménageurs de cette zone périphérique.

J’ai donc décidé de réaliser un travail photographique quasi-documentaire de la zone autour de la Smac, et traiter ainsi en creux l’insertion culturelle et architecturale de ce projet. Après un premier repérage, où je prenais des photos dans lesquelles le bâtiment, pouvait toujours se deviner en arrière-plan, j’ai pensé à la série de Hokusaï «les  trente-six vues du Mont Fuji » réalisée au XIXème siècle par le célèbre artiste japonais. Il rend hommage dans ces estampes au mont sacré dans la mesure où ce dernier est présent  de manière plus ou moins lointaine sur toutes les images. Sa série apparait en fait comme un prétexte pour dépeindre des scènes de vie variées du quotidien des hommes en lien avec la nature et les saisons. Dans cet esprit, j’ai décidé de photographier des lieux environnants selon des points de vue d’où la Smac serait visible. Mais au lieu d’être des scènes de vies populaires et folkloriques, j’ai voulu insister sur la froideur, la solitude, la banalité de ces lieux, que l’on pourrait qualifier de « non-lieux » selon la terminologie définie par Marc Augé[1].

Par ailleurs, j’aimais assez l’idée de tourner autour de mon objet, d’en parcourir les espaces environnants, comme on tourne autour d’un sujet que l’on n’ose pas aborder, mais dont finalement on « fait le tour », à force d’en multiplier les points de vues. Je convergeai ainsi avec la photographe plasticienne Brigitte Bauer, qui a multiplié dans sa série « Montagne Sainte Victoire » les vues du célèbre mont[2].En termes de mise en forme, j’ai effectué des prises de vue selon le format « paysage » en respectant la proportion hauteur/largeur utilisée par Hokusaï dans ses estampes. J’ai donné de l’importance au premier plan en plaçant assez haut la ligne d’horizon, et ai favorisé dans la mesure du possible une lumière peu violente.Enfin je précise, même si cela n’apparait pas explicitement, que mon travail s’est nourri d’un travail de recherche documentaire (auprès du cabinet d’architecte porteur du projet Smac et du service juridique de la mairie) et de questions posées aux personnes rencontrées lors de mes déambulations. En demandant à ces dernières si elles connaissaient le bâtiment en construction et ce qu’elles en pensaient, j’ai recueilli un certain nombre de citations, me rapprochant par là de l’expérimentation d’art sociologique menée à Perpignan en 1976, au cours de laquelle Fischer, Forest, Thénot et de nombreux autres avaient recueilli et redistribué des citations d’habitants sur leurs propres quartiers[3].


[1] Augé M., « Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité », éd. Le Seuil, 1992

[2] Bauer B., « Montagne Sainte-Victoire », éd. Images en Manoeuvres, 1999

[3] « 2 expériences d’art sociologique : Perpignan Guebwiller », Cahier de l’école sociologique interrogative, éd. Ecole sociologique interrogative, 1980

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Carte

Colin G.